Les régionales vues du Consulat américain

Eric Beaty

   « S’il y a des élections que nous comprenons bien, ce sont les régionales », dixit un Américain qui n’est pas à Paris. Eric Beaty est attaché économique et commercial au Consulat des Etats-Unis pour le grand Ouest français, basé à Rennes.  

Cela fait 28 ans que l’ancien directeur de l’Institut franco-américain de Rennes s’est installé de ce côté-ci de l’Atlantique. Depuis 1986, il observe la France tâtonner pour répartir les pouvoirs sur l’ensemble de l’Hexagone, au compte-gouttes.    

A l’heure où les régions sont mises sur un piédestal par les partis en campagne, le regard d’Eric Beaty vient confronter la réalité française à celle des Etats-Unis, un pays qui « a la décentralisation dans le sang ».  

Paris and the french desert

« Le point de vue des Américains, c’est que la France est encore très centralisée » constate Eric Beaty. Dans le grand ouest, ils sont 10.000 expatriés. Lorsque les sociétés nord-américaines viennent s’installer dans l’ouest de la France, elles le font « par défaut » . Dans la plupart des cas, elles arrivent ici après avoir échoué en région parisienne.  

« La décentralisation française sera une réalité quand l’économie se répartira de façon égale sur le territoire. Aujourd’hui, 80% des habitants dépendent économiquement de la capitale. Aux Etats-Unis, Washington DC est loin des préoccupations des Américains » compare Eric Beaty.  

Etat fédéral vs. Etat unitaire

   L’histoire de nos deux pays y est pour beaucoup. Comme leur nom l’indique, les Etats-Unis fonctionnent selon un système fédéral. A l’origine de cette nation, on retrouve les treize colonies, devenues treize Etats. Puis ces derniers se sont fédérés en nation, tout en maintenant de forts pouvoirs locaux. « Quand un américain dit qu’il va à la capitale, il ne parle pas de Washington DC mais de la capitale de son Etat », explique Rebecca, une jeune Américaine en stage au Consulat.  

De son côté, la France a évolué selon un schéma inverse, avec une logique d’Etat unitaire. Les régions ne sont devenues un échelon concret de l’action politique qu’en 1982, avec la décentralisation portée par François Mitterrand.                                                                                      

« Vos régions sont ce qui se rapproche le plus de nos Etats. Nous pouvons comprendre le pourquoi de ces élections », éclaire Eric Beaty.  

Mais de la coupe aux lèvres, il y a parfois des kilomètres.  Si l’élection de cette entité locale du pouvoir fait sens, les modalités du scrutin et les compétences du Conseil régional restent parfois énigmatiques pour les Américains installés en France.   

A deux exceptions près (le Maine et le Nebraska), aucune élection états-unienne ne fonctionne à la proportionnelle. « C’est une notion qui nous demande beaucoup d’explications » plaisante l’attaché du consulat.  

Autre point d’incompréhension : le système préfectoral. « Nous avons du mal à comprendre que le Conseil régional n’ait pas de compétences sur les questions de police et de sécurité », expose-t-il.  Chez lui, la state police et la highwaypatrol sont directement sous la houlette du gouverneur d’Etat, chef élu de l’autorité locale.  

Entre pouvoir local et local power : un monde.

« On a tous un mini Washington dans notre Etat, avec une représentation et une effectivité du pouvoir législatif, exécutif et judiciaire au niveau local » montre Eric Beaty. A l’autre bout de l’échelle de la décentralisation, nos Conseils régionaux n’ont aucune autonomie législative et se voient attribuer les budgets par l’Etat.  

Sans compter les départements, les cantons, les communautés d’agglomérations ou de communes. « Pour un Américain, cette organisation française est très compliquée. Il y a trop de couches » affirme-t-il.  

Les choses sont-elles plus simples aux Etats-Unis ? Pas sûr. En tout cas pas dans l’œil d’un Français. Les citoyens américains ne votent pas tous en même temps. Certains Etats votent les années paires, d’autres les années impaires. D’autres Etats se sont décalés à cause de contretemps qui ont bousculé les calendriers. En outre, ce même jour ils votent pour :  

  • Le président,
  • Un des deux sénateurs de leur Etat
  • Un représentant de la Chambre Basse
  • Les juges de la cour suprême de l’Etat
  • Toute une palette d’autres acteurs comme le shériff…

Dans un Etat, il faut compter un parlementaire pour 500.000 habitants. Les sénateurs sont systématiquement deux, quel que soit le nombre de résidents. Du coup, certains Etats comme le Wyoming (350 000 habitants) , sont sur-représentés en terme de grands électeurs. Un Etat d’un million d’habitants n’aura que 4 grands électeurs (deux sénateurs et deux parlementaires), quand le Wyoming en compte 3.  

Et Eric Beaty de conclure, « Si un extra-terrestre arrivait dans nos deux pays, il comprendrait le principe de nos systèmes. Mais nous, nous ne comprenons pas grand-chose à ce que nous faisons les uns les autres ».  

Nolwenn Guillou

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