« Terres de Bretagne » joue les trouble-fête in extremis

Depuis début février, une poignée d’agriculteurs bretons se démène pour se faire une place sur l’échiquier politique régional. A l’instar de leurs collègues du Nord-Pas-de-Calais, ils ont décidé de se tailler une liste sur mesure pour défendre les intérêts de leur secteur. Leur liste, Terres de Bretagne, devrait être bouclée avant le 15 février, date butoir.

Lancée par quelques éleveurs finistériens, cette liste regroupe des agriculteurs, des employés de l’agro-alimentaire, des techniciens agricoles, des agents d’encadrement d’exploitations ou encore des étudiants en école d’agriculture. Recrutés principalement grâce au bouche-à-oreille, ils sont censés offrir un panel représentatif des 170 000 actifs des secteurs agricoles et agro-alimentaires de la région.

Se revendiquant politiquement et syndicalement indépendante, la liste rassemble des hommes et des femmes aux opinions politiques variées, animées par une volonté commune de revaloriser l’agriculture en Bretagne.

Cette liste s’est fédérée autour d’un constat – la crise du secteur agricole – et d’une nécessité – se faire entendre autrement que par des manifestations. Les candidats de Terres de Bretagne ont en effet décidé de participer aux élections régionales face à l’indifférence des hommes politiques. « Ils nous écoutent mais ne nous entendent pas » déclare Hervé Rouzic, porte-parole du mouvement.

Le programme bientôt dévoilé

Tenu secret jusqu’au dépôt des listes, le programme de Terres de Bretagne portera en partie sur la revalorisation du prix des denrées agricoles. Selon Hervé Rouzic, ceux-ci ont baissé de 22 à 25 % tandis que les prix dans les supermarchés ont augmenté d’au moins 20%.

Autre cheval de bataille de la liste : la défense des « valeurs agricoles », en tête desquelles figure l’écologie. « Nous sommes accusés d’être les pollueurs alors qu’on a fait de gros efforts financiers pour se mettre aux normes. Il n’y a aucune reconnaissance de nos efforts », déplore Charles Laot, tête de liste régionale.

Les agriculteurs, leaders environnementaux ? Michel Balbot, directeur de campagne d’Europe Ecologie n’y croit pas : « La société veut bien manger, avoir une eau saine, de la biodiversité. Terres de Bretagne, ce sont des agriculteurs qui refusent de se plier à cette nouvelle donne ». Des agriculteurs qui verraient pourtant bien les électeurs les porter jusqu’au second tour…

Portraits de ces trouble-fête potentiels

Charles Laot

A 42 ans, la tête de liste de Terres de Bretagne au niveau de la région et du Finistère estime exercer « le plus beau métier du monde ». Agriculteur depuis 1992, comme l’étaient ses parents et ses grands-parents avant lui, il a une double casquette. Exploitant laitier à Lampaul-Ploudalmezeau, dont il est originaire, il est également éleveur de porcs dans la commune finistérienne voisine de Lanildut.

S’il déplore son « manque d’expérience en politique », Charles Laot, qui se déclare apolitique, ne doute cependant pas de sa capacité à pouvoir endosser le rôle de conseiller régional. « Je suis habitué à assumer toutes sortes de responsabilités dans la gestion de mes exploitations », argumente-t-il. Visant ouvertement le second tour, il a d’ailleurs été l’un des premiers à lancer l’idée d’une liste agricole aux régionales.

Célibataire et sans enfants, il se donne actuellement sans compter pour mener à bien son projet : « construire une Bretagne forte, avec une agriculture forte ». Du temps mais aussi de l’argent, puisque la campagne est essentiellement financée par les contributions personnelles des candidats et sympathisants.

« Quoi qu’il arrive, c’est une belle aventure, une expérience nouvelle et enrichissante », se réjouit Charles Laot. Son premier combat est d’ores et déjà gagné : il a réussit à faire parler du monde agricole.

Yannick Le Borgne

A la tête d’une exploitation porcine de taille moyenne, avec une production annuelle d’environ 5000 bêtes sur 44 hectares, Yannick Le Borgne a participé activement à la constitution de la liste morbihannaise de Terres de Bretagne.

Agé de 36 ans, il n’est pas totalement novice en politique, puisqu’il est déjà membre du Conseil municipal de sa commune, La Trinité Porhoët, dans le Morbihan. Elu sur une liste sans étiquette, il s’attache à sortir du débat politique droite-gauche, dans lequel il ne se retrouve pas, pour « ramener le débat dans le quotidien des gens ».

Ce quotidien, il le connaît depuis toujours. Originaire de Néant-sur-Yvel, à une vingtaine de kilomètres de son exploitation actuelle, il a toujours vécu dans le coin. Célibataire, il partage d’ordinaire son temps entre travail, sport et politique. Ces derniers jours, celle-ci a pris plus de place : « Pour libérer du temps pour la campagne, je grignote sur les loisirs. Mon avantage, c’est d’avoir des horaires souples ».

A quelques jours du dépôt des listes, il lui importe peu de savoir quelle place il occupera sur celle de son département. « Ce qu’il faut, c’est une cohésion de groupe et que des idées émergent », martèle-t-il. Les jeux de pouvoirs, il les laisse aux autres.

Christine Lairy

Agricultrice, mère de 4 jeunes enfants et tête de liste en Ille-et-Vilaine, Christine Lairy, 39 ans, est indéniablement une femme organisée. Contactée fin janvier par Terres de Bretagne, elle a plongé sans hésiter dans la campagne auprès de Charles Laot. Le côté apolitique et asyndical de la liste l’a séduite, elle qui refuse de se laisser enfermer sous des étiquettes et veut garder ses idées libres.

Rien ne la destinait à devenir agricultrice. Originaire de La Guerche-de-Bretagne, elle voulait être expert-comptable ou avocate. C’est son mari, exploitant laitier, qui lui a « refilé le virus ». Depuis 1993, Christine Lairy dirige avec lui une exploitation à Rannée, près de Rennes. Avec 60 vaches laitières, 3 poulaillers et un seul salarié, elle ne compte pas ses heures. Assumer la fonction supplémentaire de conseillère régionale ne l’effraie cependant absolument pas. « Je suis habituée à m’adapter, on verra bien en temps venu », assure-t-elle d’un ton léger.

La politique n’est pas sa passion première. Si elle se présente aux régionales, c’est avant tout pour avoir un droit de parole. « J’ai du mal à accepter que des gens crèvent tout seuls au fond de leur exploitation », s’insurge-t-elle, « si on ne fait rien maintenant, on ne fera jamais rien ».

Se reconnaissant « un brin féministe », elle juge positivement la parité mais avoue avoir eu du mal à réunir assez de candidates. Composer sa liste n’a d’ailleurs pas été simple. « Les gens ont peur de s’engager à cause du manque de temps et par peur de s’attirer des ennuis et de se faire retirer leurs subventions », regrette-t-elle. Christine Lairy, elle, n’a « même pas peur » !

Anne Le Bon

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