Electeur breton, qui es-tu ?

Le breton moyen serait paysan, démocrate-chrétien de centre-droit, régionaliste et fermé sur lui-même. Du moins, ce sont les représentations qui ont traversé les âges. Visiblement sans prendre une ride…

Un peu comme si la Bretagne et ses habitants étaient restés bloqués en 1913,  date du « Tableau politique de la France de l’Ouest » dressé par le politologue-géographe André Siegfried :

« Voilà ces êtres si terre à terre qui se laissent entraîner, d’enthousiasme, par les sentiments les plus impulsifs et les plus désintéressés. Il n’est point de foules en France, pas même la foule parisienne, dont les mouvements de fond soient provoqués davantage par la toute puissance instinctive de la passion pure. »

Il est vrai qu’en 1965, lors du scrutin présidentiel qui plébiscite Charles de Gaulle dans toute la région, le folklore breton se porte encore très bien. A l’image des électrices qui se rendent aux urnes en tenue traditionnelle et coiffées à la bigoudène.  Pour voter… elles vont à l’église. Tout un symbole. (Voir la vidéo)

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Mais ces représentations, aussi tenaces soient-elles, « datent pour la plupart d’un autre temps », décrypte Romain Pasquier, chargé d’études au CNRS et rattaché au laboratoire du CRAPE de Sciences Po Rennes. La preuve par trois.

  1. La Bretagne : rien qu’un vaste champ ?

L’industrialisation tardive de la Bretagne – qui survient seulement après la Seconde guerre mondiale – a sûrement contribué à entretenir le stéréotype du paysan breton. Seulement voilà,  en 2009, la production agricole n’a représenté que 3% de la valeur ajoutée bretonne. Alors qu’en Champagne-Ardennes, le ratio atteignait plus de 10%. La donne a changé.

Des paysans plus très paysans …

Comme l’analyse Romain Pasquier, c’est d’abord le profil des agriculteurs qui a largement évolué. La petite parcelle familiale est un concept dépassé et le paysan d’aujourd’hui est un vrai chef d’entreprise :

« Si j’avais à donner un exemple de ruralité aujourd’hui en France, je ne citerais certainement pas la Bretagne ! En 2010, les agriculteurs bretons sont de vrais entrepreneurs, dans le sens où c’est un secteur qui s’est développé autour de très grandes exploitations ».

… et des ruraux plus très ruraux

Les ruraux de 2010 ne sont pas ceux de 1950. L’augmentation des prix de l’immobilier dans les grandes villes et la quête d’un environnement plus sain poussent toujours plus de citadins vers les campagnes périphériques.

« D’un autre côté, la rurbanisation a largement fait évoluer les campagnes. Le déplacement de ces populations des centre-villes vers les campagnes implique donc une hétérogénéisation des profils ruraux. Or, c’est traditionnellement dans le milieu paysan et le secteur de l’agroalimentaire que la droite recueillait ses suffrages … » 

    2. Le pays où l’on vote comme le curé ?

Très catholique, empreinte d’un rapport modeste à l’argent qui colle mal avec le « bling bling » UMP, la Bretagne est également réputée très modérée politiquement. Pendant longtemps, elle a penché pour le centre-droit. Avant de s’en détacher.

Un pied à droite …

Valable jusque dans les années 70, l’étiquette chrétienne-démocrate de centre-droit qui a longtemps collé à l’électeur breton est aujourd’hui dépassée.

Romain Pasquier poursuit :

« La Bretagne est restée majoritairement à droite jusqu’à la fin des années 70, avec des bastions très identifiés, comme le pays du Léon, dans le Nord Finistère ou encore le Morbihan qui constituait un bloc très catholique et conservateur. A cette époque, la droite obtient même jusqu’à 70% des suffrages en Bretagne. »

… le cœur à gauche …

C’est à partir des années 70 et surtout dans les années 80 que l’électorat breton change de camp. Durablement :

« Depuis la fin des années 1990, la droite n’a remporté de majorité dans aucun scrutin national en Bretagne. Face à une gauche proche du centre et, surtout, susceptible de capter les suffrages des catholiques.

« Déjà lors des présidentielles de 1974, François Mitterrand arrive devant Valéry Giscard d’Estaing au second tour en Bretagne. Aujourd’hui, la Bretagne est clairement à gauche, à l’image des principales agglomérations que sont Rennes, Saint-Brieuc, Lorient ou encore Brest. Seule Vannes fait encore exception. »

… au centre-gauche

Pour gagner la Bretagne, la gauche a dû adopter les contours de l’électorat breton. En faisant évoluer ses programmes plus qu’en essayant de convertir les Bretons aux valeurs socialistes traditionnelles.

« C’est en fait un courant politique bien singulier qui a permis ce mouvement des électeurs bretons vers la gauche, à la frontière de la CFDT et des mouvements autogestionnaires. Une gauche décentralisatrice et régionaliste dont l’implantation en Bretagne a été favorisée par le PSU (Parti socialiste unifié) et sa branche chrétienne.  C’est cette gauche qui a capté l’électorat traditionnel de l’UDF, qui n’a que marginalement suivi le mouvement vers le RPR, puis le MoDem. »

« L’éclatement du Centre et le bling-bling UMP – qui colle assez mal au rapport modeste des Bretons à l’argent – ont laissé le champ libre aux forces de la gauche modérée. »

3. Une région autonomiste et fermée ?

Autre héritage religieux : un esprit solidaire. Survivance de la bonne charité chrétienne, sans doute. Cette solidarité atavique lierait les territoires et les Bretons, jusqu’à les faire passer pour impénétrables. Là encore, un vestige.

Solidaire mais pas fermée

La caricature du breton farouche et allergique à tout ce qui provient de l’extérieur de ses frontières est coriace. C’est même un des traits majeurs du breton (stéréo)typique. Mais il ne faut pas confondre communautarisme et solidarité :

« L’image du Breton fermé et buté est restée ancrée dans les années 50/60 même si, encore aujourd’hui, plus de 70% de Bretons se disent Bretons avant d’être Français. Unité qui tient probablement au caractère équilibré du tissu urbain, favorisé tant par une tradition démocrate-chrétienne de solidarité que par un réseau associatif parmi les plus denses de France ».

Identitaire mais diluée

La Bretagne attire. En dix ans, sa population a augmenté de presque 1% par an. A priori pas énorme, cette hausse est pourtant parmi les plus importantes du pays. Face à ce phénomène, l’identité bretonne résiste, mais doit convertir à sa cause de plus en plus de nouveaux arrivants.

Romain Pasquier poursuit son décryptage :

« L’identité régionale reste forte, c’est vrai, mais ses marqueurs – vestimentaires et linguistiques notamment – déclinent. Et puis la Bretagne est devenue une terre d’accueil. Dans le top 4 des régions françaises les plus attractives, avec 50 000 nouveaux arrivants environ par an. »

A la veille du prochain scrutin régional, Romain Pasquier confie n’avoir « aucun doute quant aux résultats du 21 mars ». Une inconnue, toutefois, la taille de la vague verte.

Cyril Charon

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