Dilek, Rennaise : pas de passeport, pas de bulletin

Dilek et la plus jeune de ses filles

Les premiers souvenirs d’enfance de Dilek ne viennent pas de Turquie. Ils  remontent à la maison de Saint-Malo, en 1976. « Le parquet grinçant et la douche en hauteur », c’est tout ce dont se souvient celle qui était alors une petite fille.         

Aujourd’hui, Dilek Sahin a 37 ans et vit encore dans cette Bretagne qui l’a presque vue naître. Sans hésiter, elle affirme qu’ « ici, c’est chez [elle] ». Et pourtant, « chez elle », le jeu démocratique lui est interdit.Parce qu’elle n’a pas la nationalité française, Dilek n’a pas non plus le droit de vote. Avec le débat sur l’identité nationale lancé par Eric Besson et la proposition de loi annoncée par Martine Aubry, les partis agitent un serpent de mer qui remonte aux promesses électorales de François Mitterand en 1981. (Voir la vidéo)

Le droit de vote des étrangers est une question stratégique pour les politiques. Pour Dilek, il s’agit d’un problème concret.        

Française, rennaise, mais pas citoyenne.

Son histoire ressemble à celle de beaucoup d’autres migrants de sa génération. Dilek est arrivée en France alors qu’elle n’avait que deux ans et demi. « Je suis venue avec ma mère, ma sœur et mon frère pour rejoindre mon père. Lui, il était arrivé à Saint-Malo trois ans plus tôt, en 1973, avec la main d’œuvre étrangère ».     

A la cité corsaire ont succédé Ploërmel et enfin, Rennes. Le Blosne. C’est dans ce quartier qu’elle a grandi, entourée de ses cinq frères et sœurs. « Quand on était petits, on faisait du vélo, là. Il n’y avait rien ». Du haut de sa fenêtre, elle pointe du doigt les immeubles HLM qui ont pris la place des terrains de jeu. C’est ici aussi qu’elle a passé son baccalauréat de gestion et qu’elle a enchaîné les petits boulots.     

Dilek n’a pas voulu quitter le coin. Elle vit toujours au Blosne, avec son mari et ses trois bambins. Elle fait la comptabilité de l’entreprise de bâtiment de son conjoint, de l’interprétariat et surtout, elle aide les femmes de turques à sortir de  chez elles.    

« On a une association dans laquelle on fait un peu de tout. Il y a des cours de langue et d’informatique par exemple, on les aide pour remplir toute la paperasserie dont elles ont besoin etc. » explique-t-elle.        

Côté intégration, Dilek s’efforce de faire le maximum. Elle qui s’est toujours considérée comme française, a même participé au débat controversé sur l’identité nationale en décembre dernier. « Ce jour là, je lui ai dit au préfet ! Que malgré tous les efforts, aux yeux des gens je serais toujours une étrangère » raconte-t-elle.      

La naturalisation contre un bulletin de vote

Dilek a fini par se résigner. Elle ouvrira son dossier de naturalisation en mars. Elle sait qu’une carte d’identité française ne la mettra pas à l’abri des habituelles trivialités racistes. « Ça se verra toujours que je suis une étrangère, mon nom ne changera pas ».      

Mais comme pour justifier sa démarche, elle ajoute : « parce qu’autour de moi, tout le monde vote, sauf moi. Je me sens comme exclue. Tous mes frères et sœurs sont français, ils ont leur nationalité ».      

Leur nationalité, au singulier. Car la Turquie n’autorise pas la double nationalité. « De toute façon là bas, on est aussi vu comme des étrangers. Les gens remarquent vite que mon turc n’est pas aussi bon que le leur. Je peux dire que je suis du village, pour masquer un peu, mais les gens ne me croient pas forcément. »         

Alors, à choisir entre les deux, Dilek préfère suivre le chemin de ses frères et sœurs. Elle a opté pour la nationalité française. « De la première génération, celle de nos parents, personne ou presque ne peut voter. La deuxième génération, la mienne, est naturalisée à 80%. Et puis la troisième est née ici. Ils pourront voter sans problème ».      

La procédure de naturalisation peut s’étendre sur plus de deux ans et demi. « C’est super compliqué. Il faut que je leur dise tout ce que j’ai fait depuis que je suis en France. Les écoles, même le primaire, les petits boulots…» . Mais au bout du compte, elle pourra glisser son bulletin dans l’urne. 2012 sera encore trop tôt. Pourtant à ses yeux, « les présidentielles sont les plus importantes ». Mais sa patience devrait être récompensée pour les élections régionales suivantes.        

En attendant le jour J…

Si Dilek ne peut pas voter, elle ne veut pas non plus se contenter d’être une spectatrice des élections. Elle participe au jeu politique à sa manière, à travers l’association de femmes turques de Rennes. « Pour les présidentielles, tout le monde venait me réclamer ‘est-ce qu’on fait ci, est ce qu’on vote là’… J’aurais bien aimé voter moi aussi. Mais bon, je leur ai juste expliqué qui étaient les partis, le modem, l’UMP, le PS … »      

La communauté turque de Rennes comprend environ 5000 personnes. Les mineurs et les personnes qui ne sont pas naturalisées représentent un peu plus de la moitié. « On est 250 000 à 300 000 turcs en France. Si tous les étrangers en France votaient, Sarkozy ne serait peut être pas passé. Et là pour les régionales, ça pourrait aussi avoir un impact» commente la voix perdue d’une française… à un papier près.      

Nolwenn Guillou

Publicités

Les commentaires sont fermés.